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Discours de la Présidente de la Fondation Anna Lindh à Bruxelles à l'occasion de la cérémonie de remise du prix Euro-Med pour le Dialogue 2015

ven, 20/11/2015 - 08:14 -- Regina Salanova

Mesdames et Messieurs les Chefs de Réseaux nationaux,
Monsieur le Directeur général de la Fondation,
Chères Amies, Chers Amis,

Nous sommes réunis aujourd’hui, à l’issue des travaux qui réunissent tous les chefs de files de la Fondation Anna Lindh,  pour remettre le prix 2015  « Euromed pour le dialogue entre les cultures ». Ce prix récompense un projet en faveur de la lutte contre les stéréotypes, la xénophobie et les discours de haine. Avant de récompenser le lauréat, je voudrais vous faire part de quelques réflexions rapides.

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Dans la nuit du vendredi 13 au samedi 14 novembre, un escadron de la mort a répandu le sang et tué sans discrimination à Paris et dans sa banlieue. Dans cette nuit d’automne, ont été fauchées par la mitraille et l’explosif, 129 personnes, françaises mais aussi étrangères, sans autre justification que celle d’une haine radicale et meurtrière.

Dans cette nuit d’automne qui a laissé derrière elle le sillon sanglant de corps déchiquetés  dans les rues et terrasses de restaurants et cafés, aux abords d’un stade et dans une salle de concert, ce qui était visé par cette poignée de lâches assassins, au-delà du massacre spectaculaire et barbare d’innocents, ce sont les symboles et les valeurs qui fondent ce que nous sommes : une société de liberté, individuelle et collective, et un art de vivre en commun. Ce qui a été attaqué avec une rage meurtrière, c’est la paisible et douce liberté de converser avec des amis un soir autour d’un repas ; d’être réunis et de s’unir pour entendre de la musique ; de partager les plaisirs d’une rencontre sportive.

Ce que ces assassins ont voulu détruire c’est au fond un art de vivre qui puise sa source dans nos valeurs les plus ancrées : la liberté d’être ensemble, hommes et femmes, en partageant une émotion collective ou la simple jouissance d’un échange intime. Paris a été ensanglantée parce qu’elle symbolise, pas très loin de cette place de la République lieu de tous les combats pour la liberté, ce qui définit profondément la France : la liberté, l’égalité et la fraternité.

Mais ne nous y trompons pas : si nous avons été visés, nous sommes tous visés : un quartier à Beyrouth, un musée à Tunis, un avion au-dessus du Sinaï, des vestiges à Palmyre. La cible du terrorisme, c’est la volonté d’empêcher de déambuler en sûreté dans un quartier, de s’accorder un moment de contemplation dans un musée, de découvrir en touriste un autre pays, d’être émerveillé par les sédimentations complexes et héritées de l’Histoire.

Comme l’a dit le Président de la République française lundi devant le parlement réuni en Congrès à Versailles, « nous ne sommes pas engagés dans une guerre de civilisation, parce que ces assassins n’en représentent aucune ».

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Mesdames et Messieurs, les Chefs de réseaux nationaux,
Monsieur le Directeur général,
Chers Amies et Amis,

Jamais, dans ce temps de violence obscure et cruelle, le mandat de la Fondation Anna Lindh n’a paru aussi nécessaire et urgent. La Fondation a pour vocation de faire vivre, dans notre espace euro-méditerranéen, la diversité culturelle et le dialogue. De vivre avec l’autre. Dans la tolérance et le respect.

Les défis politiques et de sécurité sont bien sûr, aujourd’hui, immenses. Et d’une actualité souvent tragique. Vous les avez tous à l’esprit. Je n’en ferai pas la liste.

La Syrie aujourd’hui représente le défi le plus considérable en termes humains et de sécurité. Si la lutte contre DAESH et ses épigones doit être impitoyablement menée, si la solution à ce conflit dévastateur passera par une conférence diplomatique réunissant  toutes les parties concernées, il y a un combat qui doit être mené parallèlement à l’échelle des deux rives de la Méditerranée : quelle réponse apporter à la radicalisation et à l’extrémisme ?

La Fondation a un rôle stratégique, irremplaçable : elle doit puiser sa force dans son mandat, elle doit jouer de sa diversité. Elle doit être pleinement, de manière visible, dynamique et concrète, un catalyseur d’ambitions et un réseau de projets. Nous allons célébrer le 26 novembre prochain les 20 ans du processus de Barcelone. Cet anniversaire ne doit pas simplement être celui de la commémoration. Mais de l’action. D’un nouvel horizon.

La Fondation doit s’inscrire dans ce nouvel horizon. Comment ? Je souhaiterais partager avec vous quelques convictions fortes.

Ma première conviction est que les sociétés civiles doivent être au cœur de ce dialogue pour la diversité, la culture, la tolérance. Le grand historien anglais Toynbee disait: History is again on the move. Aujourd’hui, ce sont les peuples et les sociétés qui sont en mouvement. Leur génie est sorti de la lampe : on ne contraindra plus cette émancipation. Je ne méconnais pas les difficultés, les entraves, les obstacles, les peurs et les répressions.

Mais je sens aussi, partout où je vais depuis que j’occupe ces fonctions à la tête de la Fondation, la formidable effervescence, l’extraordinaire énergie qui sourd de la société civile tout autour de la Méditerranée. La Fondation doit répondre, aider, appuyer cette énergie et ces volontés.

Ma deuxième conviction est qu’au premier rang de ces acteurs sont les jeunes et les femmes. Au Nord comme au Sud de la Méditerranée les enjeux sont identiques : éducation, égalité, formation, emploi, autonomie, responsabilité. Une société qui ne fait pas place à sa jeunesse est une société en repli et en régression. Une société qui ne donne pas la maîtrise de leur destin aux femmes est une société hémiplégique et appauvrie.

La Fondation répondra à son mandat en se concentrant sur ces deux priorités : mettre au cœur de son action la jeunesse et les femmes.

Déjà un programme de la Fondation connaît un succès certain depuis 2011, « Young Arab Voices » [programme conjoint de débat porté par le British Council et la Fondation Anna Lindh, et cofinancé par l'Union Européene]. Il a mobilisé 13 000 jeunes depuis sa création et en a touché indirectement plus de 90 000.

Entendre la voix des jeunes c’est leur donner le moyen de s’exprimer. Ce programme forme au débat public. Pas de société sans parole, pas d’autonomie intellectuelle sans discours, pas de démocratie sans débats. Ces jeunes sont les ambassadeurs du dialogue et de la fraternité en Méditerranée.

Donner libre cours à une parole puissante, dynamique, qui sorte des poitrines avec ses mots propres, son ambition propre et ses valeurs propres est l’ambition de ce programme. C’est le meilleur instrument contre la radicalisation et son discours d’asservissement et de terreur. Je souhaite étendre ce programme au moyen de nouveaux partenariats : la Fondation vient très récemment de s’engager avec l’UNESCO et le Club de Madrid pour le développer et l’étendre.

Au discours de la guerre et de l’intolérance haineuse nous devons opposer un contre-discours positif : celui des valeurs, des lois, de la démocratie, de la culture qui émancipe et rapproche. Au cynisme de la violence, du slogan meurtrier, de l’image pervertie nous devons opposer la force des valeurs universelles et des langues et des mots qui libèrent.

Je souhaite que la Fondation prolonge ces programmes en direction de l’Internet et des réseaux sociaux. La haine digitalisée c’est tout simplement de la haine. Nous devons renforcer une agora numérique vivante pour mettre en échec un discours mortifère et extrémiste.

A côté de ces jeunes voix, nous devons aussi faire émerger de nouvelles générations de femmes en capacité d’agir. Je souhaite que la Fondation puisse être le fédérateur de programmes de promotion du genre. Beaucoup d’initiatives existent, souvent éparpillées. Un  travail de coordination des projets est nécessaire et une feuille de route partagée avec les acteurs principaux de la société civile ou institutionnels, comme l’UpM par exemple.

Ma troisième conviction est que notre espace méditerranéen a toujours été fondé sur la mobilité et l’échange. Je sais qu’il est redoutablement difficile et complexe de traiter de cet aspect dans le contexte dramatique actuel des réfugiés qui fuient notamment la guerre en Syrie et les persécutions de DAESH.

Notre responsabilité commune  sur ce défi majeur exige dignité, générosité mais aussi discernement, lucidité et responsabilité. Nous devons être à cet égard intraitables avec les réseaux maffieux et terroristes. Mais la culture de la séparation, des frontières hermétiques et barbelées, des hauts murs et de l’enfermement étouffant n’est pas notre culture commune et ne fait pas partie de notre histoire partagée. Nous ne devons pas sacrifier la mobilité à la sécurité. Nous devons favoriser la mobilité des talents. Nous devons créer un passeport des talents euro-méditerranéens.

Nous avons trop délaissé institutionnellement les champs de la culture, sous toutes ses formes : théâtre, musique, danse, bande dessinée, numérique. Nous devons imaginer de nouvelles formes de collaboration, de coopération, de circulation et d’incubation de projets. La Fondation doit jouer à cet égard un rôle d’incubateur et de diffuseur culturel.

Si les hommes et les femmes doivent pouvoir voyager de rive à rive pour faire valoir et partager leurs voix et talents singuliers, les œuvres doivent être aussi les messagers de la culture. Pas de dialogue interculturel sans transmission ni traduction. C’est pourquoi la Fondation sera le maître d’œuvre en 2016 d’une conférence euro-méditerranéenne sur la traduction et sa promotion.

Car un livre non traduit manque à sa vocation universelle. Traduire c’est se connaître. Babel n’est pas source de confusion mais de reconnaissance. Cette conférence devra réunir  les principaux acteurs de la traduction: éditeurs, écrivains, traducteurs, acteurs numériques.

Si la culture dans toutes ses formes est au cœur du mandat de la Fondation, je souhaite qu’elle puisse aussi accueillir et favoriser d’autres formes de sociabilités puissantes, comme le sport qui est d’une des passions les plus fédératrices et les plus anciennes de notre espace méditerranéen.

Ma quatrième et dernière conviction c’est la formidable originalité de notre réseau. La Fondation n’est pas simplement une organisation institutionnelle, une agence fonctionnelle parmi d’autres. Sa singularité éclatante, c’est d’être organisée en réseaux nationaux, et de s’appuyer sur une très grande diversité d’associations qui reflètent la diversité et la pluralité de notre espace.

Vous êtes la richesse et la raison d’être de la Fondation. Vous en êtes le cœur associatif dynamique et vivant. Mais un réseau doit s’articuler, s’enrichir de ses échanges, de ses circulations. Sa richesse repose sur sa diversité, mais son efficacité se fonde sur le partage de ses expériences et de ses projets.

La Fondation c’est aussi une plateforme, un carrefour, un nœud d’échanges et de communications. Ce réseau doit gagner encore en visibilité, en rapidité, en agilité. Il est la matrice indispensable d’une société  civile euro-méditerranéenne en recomposition et en propositions.

Si la société civile euro-méditerranéenne est incontournable elle souffre encore d’une absence de moyens et de ne pas être suffisamment entendue. Je crois profondément que nous devons imaginer de nouveaux programmes et une nouvelle gouvernance. Les sociétés civiles doivent être associées dès le départ à la formulation des projets et des politiques les concernant. Et elles devraient être soutenues à la mesure des ambitions que nous plaçons dans ses représentants.

C’est pourquoi il me semble que nous devrions favoriser la création d’un ERASMUS des associations euro-méditerranéennes qui favoriserait puissamment les échanges et les coopérations entre sociétés civiles des deux rives Sud et Nord.

Le programme ERASMUS a été un formidable succès de mobilité et de dialogue interculturel. Ce programme a formé de nouvelles générations d’étudiants « européens » familiers et enrichis de leurs expériences et savoirs croisés. Nous devons faire naître à l’identique une nouvelle génération d’associations euro-méditerranéennes.

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Voilà ce que je voulais vous dire directement, vous les membres de notre réseau Anna Lindh. Vous portez chacun la conviction forte que ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise, qu’il ne faut jamais céder à la nuit de la haine mais s’émerveiller de cette espérance qui brille sur nos rives malgré les tumultes de l’Histoire.

Récompensons maintenant ceux dont les projets incarnent ces valeurs. Je vous remercie.