Celebrating 10 years of Anna Lindh Foundation Follow us on Twitter Like us on Facebook Subscribe to our YouTube channel Join us on Flickr

President Guigou Speech at Facebook workshop on online counter narratives

Wed, 23/03/2016 - 15:38 -- Regina Salanova

14 March 2016

Ce séminaire, que vous me faite l’honneur d’ouvrir, ce matin, en tant que présidente de la Fondation Anna Lindh est important et nécessaire.

Il est important car la lutte contre le terrorisme est l’affaire de tous.

Il est nécessaire car la radicalisation et le recrutement djihadiste passent aussi par les réseaux sociaux et Internet.

Je salue donc votre initiative lancée en janvier d’ « Online civil courage ».

Si vous me le permettez, je voudrais vous faire rapidement un certain nombre de réflexions introductives très  simples, qui donneront peut-être un cadre à vos travaux.

Première réflexion, nous avons vécu en France, en 2015, le 7 janvier et le 13 novembre, deux événements tragiques et inédits.

Les assassinats commis d’abord à la rédaction de Charlie Hebdo et à l’Hyper Casher puis les meurtres perpétrés au Bataclan, et ailleurs dans les rues de Paris, ont détruit des vies mais ont aussi changé nos vies.
Le choix symbolique des cibles, la cruauté implacable des exécutions et leur nombre, la détermination jusqu’à la mort des exécutants, la revendication d’affiliation à Al Qaïda et DAESH, ont fait entrer la France et nos concitoyens, mais aussi l’Europe, comme jadis lors du 11 septembre à New York, dans une nouvelle ère de violence idéologique qui vise à mettre en cause nos libertés et nos valeurs.

La  France a été ensanglantée dans le passé par des attentats terroristes. Mais ces attentats relevaient, si j’ose dire, d’une logique et de mobiles « politiques » circonscrits.

Le défi qui nous est lancé aujourd’hui relève d’un autre plan, plus profond, plus violemment eschatologique, apocalyptique et global qui veut saper notre ordre démocratique, social et culturel.

Nous pensions à tort que le déchainement de cette violence, à l’étendue et à la cruauté exceptionnellement barbare, était réservé aux autres, à ce lointain des conflits que la retransmission quotidienne sur nos écrans banalise.

Son surgissement sanglant à Paris nous a frappé avec la soudaineté des chocs que l’esprit se refuse à concevoir.

Deuxième réflexion, la menace ne sort pas des lointains mais est fomentée dans notre sein national, en jonction, en coopération, en inspiration avec DAESH principalement aujourd’hui. Près de 2000 personnes sont concernées.

C’est la terrible nouveauté des attentats de 2015 et des départs de centaines de nos jeunes compatriotes en Syrie notamment.

De très nombreux travaux universitaires remarquables ont tenté de dresser les profils à la fois psychologiques, idéologiques ou religieux des Français, souvent très jeunes, y compris des femmes, qui soit commettent des attentats en France soit partent s’enrôler en Syrie.

En tentant d’y voir plus clair dans ces raisons ou motivations, on tombe sur ce mot un peu nouveau de radicalisation et les chemins qui conduisent au basculement dans l’action violente.

La radicalisation c’est deux choses : une action violente, qui s’adosse à une idéologie extrémiste. En l’espèce celle que propage DAESH d’une vision d’un islam littéraliste et radical.

Qui cela concerne t- il et comment se fait ce passage à la radicalisation violente ?

Pour être rapide on peut dire que cela concerne soit des jeunes des banlieues soit des jeunes des petites classes moyennes.  Les motifs et les ressorts sont divers :

- Les facteurs économiques et l’exclusion sociale, souvent liés  à une intégration défaillante ;
- Un milieu familial en rupture ;
- Une scolarisation faible ;
- Un sentiment général d’anomie et de recherche de modèle d’autorité sacralisé ;
- Un souci humanitaire idéalisé ;
- Ou au contraire la valorisation d’un nihilisme de combat.

Comment le processus de radicalisation, au-delà  des conditions qui peuvent permettre son emprise, se déroule t-  il ?

Les spécialistes citent plusieurs chemins de radicalisation :

- La délinquance et le passage en prison ;
- La fréquentation de « gourous » ou de figures « charismatiques » ;
- Le séjour dans une zone de « combat » ;
- Et enfin, ce qui nous réunit aujourd’hui, l’endoctrinement par les réseaux sociaux et Internet. Ce qu’on a appelé « l’Imam Google », et pas encore, je crois, le « Califat Facebook »…

Nous comptons en France près de 600 personnes radicalisées qui sont parties en Syrie et en Irak, dont près de 250 sont revenues.

Ma troisième réflexion porte donc sur ce phénomène de radicalisation par la Toile.

Je crois qu’on peut faire deux remarques.

Une remarque de méthode d’abord qui consiste à analyser comment s’opère cette radicalisation numérique : peut-on se radicaliser uniquement par Internet, individuellement, en « pure online radical » ? Ou bien Internet est-il seulement un fournisseur de contenus qui étayent ou renforcent une démarche radicale déjà engagée ? Ou enfin Internet est- il le portail d’entrée dans la radicalisation qui se poursuivra ensuite hors ligne dans le monde concret des réseaux et du terrain ? C’est à vous spécialistes de répondre.

La deuxième remarque a trait à la stratégie de DAESH, qui a élaboré une véritable stratégie médiatique et numérique.

Il y a bien une ambition de s’ériger en « Califat virtuel ou numérique » au-delà de l’expansion territoriale à partir de l’Irak et de la Syrie.

On le voit bien, DAESH est passé maître dans l’élaboration d’une stratégie médiatique de propagande très élaborée, notamment audiovisuelle, qui met en scène et esthétise une violence insoutenable, mais dont les dramaturgies barbares obéissent à des règles narratives éprouvées, selon ce qu’un philosophe rhétoricien, Philippe-Joseph Salazar, dans un livre récent, « Paroles armées » appelle « la puissance de l’arabesque oratoire ».

Ma quatrième réflexion concerne la manière de lutter contre ces phénomènes de radicalisation.

Il y a d’abord, cela va sans dire, une réponse de sécurité, de renseignement, et militaire qui ressortit à l’action des gouvernements.  Comme est nécessaire en complément de parvenir à des solutions diplomatiques qui permettront de résoudre les crises ou de diminuer les tensions (en Syrie, en Irak, au Yémen, entre l’Arabie saoudite et l’Iran etc).

Ces réponses, sécuritaires et diplomatiques, sont absolument nécessaires mais elles ne peuvent seules résoudre le problème de « l’attraction djihadiste », de cette contre-culture islamique radicalisée.

Car la question dépasse, on l’a vu, avec la rapide énumération des facteurs de radicalisation à l’œuvre dans certains catégories de population de nos sociétés, très largement le seul spectre répressif.

Si la réponse d’une démocratie affirmée dans ses valeurs doit être intraitable avec les violences ou les idéologies qui la menacent dans son être et son fonctionnement, le défi est également à relever dans la force de son modèle, social, culturel, éducatif ;  et dans sa capacité à proposer à des jeunes en déroute et marginalisation économique, psychologique, les moyens de résister à un discours de « séduction » radicale qui transforme le ressentiment, la haine sociale, l’exclusion, l’humiliation, les déviances en un contre modèle héroïsé de sacrifice au service d’un islam extrémisé, initiatique et rédempteur.

L’élaboration d’une cartographie des « signes » de radicalisation et d’un « contre-discours » est à cet égard nécessaire dans la panoplie des réponses de lutte et de prévention contre la radicalisation.

En France, le gouvernement a mis en place une campagne institutionnelle à partir d’une plateforme : « stop-djihadisme.gouv.fr » ; de même que le Comité interministériel de prévention de la délinquance a élaboré un  référentiel des indicateurs de basculement dans la radicalisation et des dispositifs de soutien et d’information pour les familles. Des centres de « déradicalisation » seront bientôt ouverts pour accueillir les retours et la réintégration « des combattants étrangers ».

S’agissant d’Internet il va de soi que la prévention de la radicalisation sur les médias sociaux passe par l’interdiction des contenus illicites incitant à la haine ou l’extrémisme et le déréférencement des sites radicaux sur les moteurs de recherche.

Mais il faut aller au-delà.

C’est à la société civile d’élaborer les digues et de dresser les remparts les plus solides.

La Fondation Anna Lindh qui regroupe 4000 associations des deux  rives de la Méditerranée participe de cette mobilisation.

Depuis 2011,  travers le programme « Young arab voices » elle a formé au débat public près de 90 000 jeunes. Ce programme au printemps se transformera en un programme  étendu à l’ensemble de l’espace EUROMED.

En Octobre prochain la Fondation organisera à Malte son troisième Forum des associations, qui regroupera l’ensemble de son réseau associatif.

C’est dans cette perspective que je souhaite aussi associer la Fondation et Facebook dans un partenariat innovant dans la perspective de ce Forum à l’automne sous présidence maltaise de l’Union européenne et auquel sera associé l’UpM et l’UNESCO.

Mais puisque vous allez au long de la journée tenter d’élaborer des pratiques et des outils pour lutter contre le discours sur Internet, puis-je m’autoriser à lancer quelques idées :

- Des équipes de « community managers » chargées de participer aux groupes de discussions et de déconstruire les chaines de raisons et d’arguments ;

- Démystifier les récits et les concepts de « héros-modèles » par la caricature, l’humour.

- Produire des vidéos éducatives sur les situations d’actualité de conflit ;

- Lancer des forums civiques de discussion et de compétitions de projets en ligne de création d’associations et d’entreprises.

Mais vous aurez certainement plus d’imagination que moi.

Je souhaite conclure sur une idée que je porte de création d’un ERASMUS des associations EUROMED.
Nous pouvons nous enorgueillir d’avoir favorisé la mobilité étudiante et des talents en Europe par ces échanges.

Je souhaite que nous puissions donner naissance avec le même succès à une mobilité associative euro-méditerranéenne, autour de projets concrets. Il est clair aussi que ce projet devra avoir une composante sur les réseaux sociaux.

Peut-être pouvez-vous aussi y consacrer votre réflexion.

Je vous remercie.