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President Guigou Speech at the Translation Conference in Slovenia

Thu, 23/06/2016 - 07:37 -- Regina Salanova

Mesdames et Messieurs,

Umberto écrivait : la traduction est la langue de l’Europe.

Permettez-moi de dire : la traduction est la langue de la Méditerranée.

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Monsieur le Ministre, Cher Karl Erjavec,

Mesdames et Messieurs,

Chers Amies, chers Amis,

C’est la première fois que se tient, à ce niveau, une conférence sur la traduction, et les enjeux qui lui sont liés, dans notre espace euro-méditerranéen.

Cette conférence n’est pas un séminaire théorique et académique sur la traduction.

Elle a pour objectif de dégager les principales recommandations sur lesquelles nous pourrons nous accorder pour construire et proposer, à l’attention des institutions européennes et multilatérales, et des gouvernements de chacun des pays qui composent l’Union pour la Méditerranée, un programme concret, à l’échelle des pays de la région, en faveur de la traduction et du dialogue interculturel euro-méditerranéen.

Voilà notre ambition.

Voilà ce qui nous réunit aujourd’hui.

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Je voulais d’abord vous remercier, cher Karl Erjavec, d’avoir immédiatement soutenu cette idée  et d’avoir accepté, avec enthousiasme, de co-organiser, avec la Fondation Anna Lindh, cette conférence.

Cette conférence se tient à la veille du 25ème anniversaire de l’indépendance de votre pays. J’aurais l’occasion de représenter la France, en tant que présidente de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, à ces cérémonies ; et de remercier vos plus hautes autorités, comme présidente de la Fondation Anna Lindh, du soutien actif que vous avez apporté à l’organisation de notre conférence.

Je souhaite remercier également le maire de Piran, Peter Bossmann, de nous accueillir. Il incarne aussi ce qu’à la Fondation nous mettons au plus haut : la richesse des cultures et des parcours individuels.

Je veux enfin remercier les équipes de la Fondation Anna Lindh à Alexandrie, et l’ambassadrice Veronika Stabej, ici en Slovénie, d’avoir coordonné la préparation de cet événement.

Comme je souhaite aussi saluer le travail de réflexion mené par le comité scientifique, réuni par la Fondation, pour élaborer la substance de ce programme qui va nourrir aujourd’hui et demain nos travaux.

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J’avais invité à participer à cette conférence, et leur avait écrit, deux très hautes figures intellectuelles, qui chacun avait pratiqué et réfléchi, en marge de leurs œuvres immenses, aux problèmes multiples de la traduction : Umberto Eco et Imre Kertész. Morts en février et mars de cette année, je souhaite placer nos travaux sous l’égide de leur génie bienveillant et humaniste.

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La traduction donc.

Nous ne partons pas de rien.

Mais nous partons de très loin.

En 2011, coordonné par Transeuropéennes et la Fondation Anna Lindh, avait paru un « Etat des lieux de la traduction en Méditerranée ».

En prenant la présidence de la Fondation, il y a un peu plus d’un an, j’avais été frappée par la lecture de cette étude magistrale, du constat qu’il dressait, un peu accablant à vrai dire, sur les flux de traductions dans la région et entre nos pays des deux rives.

J’en avais retenu un chiffre, parmi des dizaines, qui illustrait un terrible déficit de nos échanges culturels : dans la plupart des pays de l’Union européenne, on traduit un livre de l’arabe pour 1000 traductions. Les autres rapports de proportion ne sont guère plus encourageants de l’arabe vers le turc ou l’hébreu et inversement.

Vous connaissez pour la plupart d’entre vous cette étude ; certains ici y ont même collaboré.  Je ne citerai donc pas davantage de données chiffrées. Mais je ne suis pas certaine qu’une étude menée aujourd’hui enregistrerait des progressions plus favorables.

Le deuxième mérite de cet état des lieux était de proposer plusieurs recommandations. Or, à ma grande surprise, cet excellent rapport était resté un peu lettre morte, laissé à l’oubli, sinon des mémoires, en tout cas au confort somnolent des tiroirs ou bien des rayons de bibliothèques.

La conférence qui nous réunit aujourd’hui se situe dans la logique de cette étude. Et de la nécessité de lui donner, à tous les sens de ce mot, une traduction opérationnelle.

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Il y a en effet une urgence à traduire.

Je voudrais vous dire ma conviction qu’il y a même une urgence politique à traduire.

« L’Etat des lieux sur la traduction en Méditerranée » paraît à l’automne de l’année 2011.

Sa publication est contemporaine des grands bouleversements de notre région.

Il serait sans doute très optimiste de ma part de dire que, depuis 2011, le dialogue interculturel euro-méditerranéen a connu un essor d’une ampleur inégalée…

Le drame syrien continue d’étendre son ombre tragique sur l’ensemble de la région.

Nos rivages, que parsèment d’antiques et innombrables amphithéâtres jadis glorieux, sont le théâtre de détresses individuelles qui illustrent les ressorts des passions les plus cruelles et des abandons les plus indifférents.

Le saccage des lieux de la plus ancienne civilisation révèle la ruine des âmes avant celle des temples, des colonnes et des chapiteaux qui gisent à terre.

La langue de la haine s’exprime dans toutes les langues.

La parole armée se traduit en vociférations barbares.

Traduire aujourd’hui nos œuvres culturelles, c’est élever un rempart contre la haine.

Traduire aujourd’hui, c’est dresser des digues contre les passions meurtrières.

Traduire aujourd’hui, c’est faire l’apprentissage de la pensée critique et démonter les slogans primaires et identitaires.

Traduire aujourd’hui, c’est transformer l’altérité en fraternité.

Traduire aujourd’hui, c’est réconcilier demain.

Traduire aujourd’hui c’est donner les moyens à ceux qui ont tout abandonné les moyens éducatifs et culturels de préparer un futur.

Traduire aujourd’hui est devenu une stratégie culturelle et politique nécessaire.

C’est à ce niveau, j’en ai la conviction profonde, qu’il faut placer le débat.

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Cette prise de conscience que la culture relève d’une priorité politique et d’une stratégie institutionnelle organisée commence à s’inscrire dans un agenda européen de coopération.

Il y a quelques jours, le 8 juin, la Commission européenne et la haute représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, ont présenté une communication sur « une stratégie de l’Union européenne concernant les relations culturelles internationales ».

Ce document était un document nécessaire et attendu.

Je suis allée rencontrer à Bruxelles, il y a deux jours, le Commissaire européen à la Culture et à l’éducation, pour saluer la publication de ce document qui place à son cœur la diplomatie culturelle et la coopération culturelle de l’Union européenne avec les pays tiers, dont ceux de la rive Sud de la Méditerranée.

Il place la Fondation Anna Lindh en partenaire important et pivot du dialogue culturel euro-méditerranéen.
Je lui ai exposé les ambitions de notre conférence, et les attentes de ceux qui y participent, et au-delà de tous ceux qui forment ce que l’on appelle « les acteurs de la chaine de la traduction : les auteurs, bien sûr, et les traducteurs au premier plan ; mais aussi les éditeurs, les diffuseurs, les bibliothèques, les libraires.

Je lui ai dit ce que vous savez, et ce dont vous êtes convaincus, à savoir :

Qu’il n’y a pas de dialogue culturel possible sans compréhension réciproque.

Que la connaissance des langues et le plurilinguisme sont nécessaires, ce que disait superbement Goethe : « qui ne connaît pas de langues étrangères ne sait rien de la sienne ».

Que la traduction est un moyen supplémentaire de développer l’échange.

Que traduire, c’est relier les cultures, et faire l’apprentissage d’autres modes de pensée.

Qu’il est donc nécessaire d’avoir une politique des langues mais aussi une politique de la traduction, qui joue un rôle clé dans la préservation de la diversité culturelle.

Que le risque n’est pas la confusion des langues mais l’uniformisation au seul profit d’une langue tierce.

Qu’il existe un rapport de force entre les langues, qu’il faut modérer.

Et que traduire c’est faire vivre une pensée dans une autre langue.

Que traduire ce n’est pas simplement traduire des romans. C’est aussi embrasser l’ensemble des œuvres de l’esprit : la littérature bien sûr, mais aussi les sciences humaines et sociales, la bande dessinée, le cinéma, la télévision, la production digitale.

Que s’il existe une philosophie du traduire, il existe aussi une économie du traduire. Qui est une richesse productive pour nos sociétés.

Et qu’il faut préparer et encourager aussi une technologie du traduire, une innovation du traduire. Et  que nous devons encourager la naissance de start-up de la traduction.

Et que cela nécessite une volonté claire et des moyens financiers.

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Toute ambition un peu haute en effet doit être soutenue.

Toute ambition pour la traduction doit  s’ordonner autour de recommandations concrètes.

Toute ambition pour la traduction doit trouver les moyens de sa mise en œuvre et de son financement.

Ce sont les deux clés du succès.

Chers Amies, Chers Amis,

Il vous revient de dégager ces axes, ces priorités.

Si vous me l’autorisez, j’en vois, personnellement, deux :

- La priorité de la mobilité et de la formation ;

- La priorité de la mise en réseau des acteurs.

Il y a des routes de la traduction, dont vous parlera Barbara Cassin.

Nous devons aussi frayer les routes des traducteurs.

Il me paraît essentiel d’organiser leur mobilité, leur accueil et leur formation.

Il me semble qu’une politique de soutien aux traducteurs « en résidence » serait un programme extrêmement utile.

La seconde idée serait d’organiser une plateforme interactive entre tous les acteurs de la chaine de la traduction de telle sorte que l’on puisse mettre en place une banque de données euro-méditerranéenne de la traduction.

Voilà deux idées que je laisse à vos réflexions. Et vous en aurez certainement de nombreuses autres.

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Les travaux de notre conférence doivent s’inscrire dans un soutien plus large et public.

Nous sommes aujourd’hui cent dans cette conférence à Piran. Nous devons être bientôt des centaines et davantage  pour appeler à une politique forte de soutien à la traduction et pour éclairer ses enjeux.

Un « Manifeste pour la traduction » vient d’être lancé le lundi 20 juin, signé par d’éminentes personnalités de la pensée et des arts.

Certaines personnalités ici présentes en sont les premiers signataires : je salue les talents exceptionnels et l’appui de Boris Pahor, de Drago Jancar, de Nedim Gürcel, de Khaled Al-Khamissi.

D’autres l’ont signé : Adonis, Alaa Al Aswany, Alessandro Barbero, Mohammad Berrada, Barbara Cassin, Georges Corm, Costa-Gavras, Jean Daniel, Jens Christian Grondahl, Sonallah Ibrahim, Ahlem Mosteghanemi, Wajdi Moauwad, Françoise Nyssen, Erik Orsenna, Mazarine Pingeot, Fawzia Zouari, Danièle Robert, Richard Jacquemont.

Des metteurs en scène, des cinéastes, des romanciers, des sociologues, des historiens, des poètes, des journalistes, des traducteurs.

Des Slovènes, des Egyptiens, des Français, des Italiens, des Grecs, des Libanais, des Turcs, des Danois, des Algériens, des Marocains donc.

C’est à un mouvement général que nous devons appeler, partout au Nord de la Méditerranée et au Sud de notre mer commune.

Ce Manifeste est en ligne. En anglais, en turc, en arabe, en hébreu, en français, en slovène. Chacun peut le signer.

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Je voudrais conclure sur une remarque plus personnelle.

Je suis Française. Je suis née au Maroc. J’ai appris le français au Maroc. Mon enfance s’est déroulée jusqu’à mes dix-huit ans dans les sonorités magnifiques de la langue arabe et les saisons cuivrées et généreuses de Marrakech.

Sur cette terre de lumière j’ai appris la générosité et la confiance qui puise à une même sagesse de civilisation. Et malgré les violences de l’histoire, les incompréhensions et les égoïsmes, les intérêts âpres et les blessures, j’ai su d’instinct que mon effort, ma passion me porterait à enjamber ces fossés parfois que creusent le quotidien des Etats pour retrouver ce qui unit nos peuples dans leur diversité et leur profondeur. Et que nos langues et nos cultures formaient une grammaire commune.

Je vous remercie.